It has to be done! Voici enfin un ouvrage qui entreprend de dresser une chronologie d'œuvres et d'artistes dans le champ de l'art radiophonique, et plus généralement dans celui des “arts de la transmission”. Sous ce vocable encore peu consacré, l'organisation new-yorkaise free103point9 désigne un ensemble de pratiques artistiques qui utilisent le spectre électromagnétique. Depuis quinze ans cette année, elle se fait un devoir de les cultiver et les promouvoir (cf. notre entretien de juin 2009 avec son directeur, Tom Roe).
C'est donc sous l'égide de free103point9 et la plume de Galen Joseph-Hunter avec Penny Duff et Maria Papadomanolaki, qu'est né Transmission Arts: Artists & Airwaves. L'approche est encyclopédique et de simple facture. Au regard d'une ligne chronologique 1921-2010, une sélection de 150 artistes (et 150 œuvres) y est présentée comme autant de facettes de l'“imagination sans-fil”.
Si la (redoutable) classification des artistes en quatre sections ~ 1. Performance and Composition, 2. Installation, 3. Broadcast: Radio and Television et 4. Public Works, Interactive Networks and Tools ~ est pour certains parfois contestable, l'ouvrage possède la qualité de son défaut : sa non-exhaustivité inévitable ~ il présente essentiellement le point de vue nord-américain ~ est en contrepartie une invitation à découvrir tous ces artistes que l'on ignore en Europe. Et si nous souhaitions en savoir plus et voir s'adjoindre d'autres noms, c'était le but. Plus qu'un livre définitif, Transmission Arts: Artists & Airwaves est un projet : une archive en ligne complètera prochainement le livre afin d'ajouter au texte des sons et des images, et développer le répertoire, en direct. En attendant, on peut commander l'ouvrage par exemple ici.
Après la première expérience radiophonique #nuitsujet (cf. notre brève d'auditeur dans Syntone), Radio Nova et le site d’information spécialisé sur les questions numériques Owni ont remis le couvert pour une nouvelle hybridation web et radio le 30 mai dernier. Le mot d’ordre, Hack! (qui signifie en anglais “tailler, couper”, fait référence à la manipulation d’un système et son possible détournement) a donné le ton à cette nuit pensée comme un “big foutoir numérique et radiophonique sur la mise en réseau du monde”. Grand lecteur d’Owni, j’étais à l’écoute de ces six heures de programme, orchestrées par Julien Goetz et Mathilde Serrel et diffusées à la fois sur Radio Nova et sur internet à travers, comme pour la première édition, une web-application bien léchée développée par Owni et illustrée par Loguy.
Les heures défilent selon différentes thématiques (Les pirates d’aujourd’hui, Piraterie et politique, Economie et piraterie...), les chroniqueurs s’enchaînent dans les studios pour discuter du hacking et de la place des pirates dans la société. L’interaction avec les auditeurs-internautes fut améliorée avec Romain Saillet qui faisait le lien entre le studio et l’activité sur le réseau : comme pour la première édition de la #nuitsujet, il était possible de poser des questions aux chroniqueurs et d’apporter plus d’informations sur les sujets abordés. Le temps a cependant restreint de nombreuses interventions et le programme de cette nuit, peut être un peu trop chargé, a empêché certains chroniqueurs d’exposer plus longuement leurs positions ou de permettre l’échange avec les auditeurs qui réagissaient sur le web.
Travail intéressant sur la forme, une compilation d’extraits des chroniques et d’interventions de l’heure précédente était diffusée afin de clôturer chaque thématique et rythmer l'émission en invitant l’auditeur à poursuivre l’écoute. De fausses publicités ont également été réalisées pour l’occasion rappelant ce qu’avaient fait Fred Tousch et Diane Bonnot pour le “Salon de la femme” en mars dernier. Cependant, la publicité (réelle cette fois) demeurait trop présente sur les ondes de Nova pour cette nuit spécialement consacrée au hacking et à la piraterie.
(cc) Par le dessinateur T0ad pour la #nuitsujet HACK ! d'Owni et Radio Nova, Ownipics sur flickr
Question d’écoute
La #nuitsujet est sans aucun doute une expérience radiophonique. Il est plaisant de ressentir l'effervescence dans les studios, d'entendre que l’on se presse, se croise, s’enchaîne pendant ces six heures de direct. Le rythme est intense, parfois un peu trop, et l’écoute peut être vite perturbée par la somme d’informations intéressantes qui convergent sur la web-application en complément de ce qui est dit à l’antenne. Mais tout cela reste disponible et peut se lire dans un second temps, distinct de l'écoute si on la pense attentive. Cette nuit est disponible en podcast sur le site de Nova (lire aussi le compte-rendu d'Owni). Mais combien de personnes iront-elles l'écouter après coup ? Notre écoute n’est certainement pas la même lorsque l’on sait que l’euphorie que l’on entend est vécue en direct depuis les studios. Owni développe actuellement une interface de replay enrichie qui sera censée permettre un nouveau type d’écoute de podcast. La #nuitsujet est-elle parmi ces nouvelles formes radiophoniques à l’ère du 2.0 ? Une expérience véritablement “post-média” comme la présente Nova ? Ce ne sont peut-être que des termes actuellement à la mode qui n’ont pas vraiment de sens clairement défini mais qui ouvrent la réflexion sur notre rapport à l’écoute. La radio, tout comme le web, reste un média. De la radio augmentée oui, mais pourquoi parler de post-média ?
Radio et hacking sonore
Le hacking fut abordé dans un sens large tout au long de ces six heures : piratage informatique, monnaies, brevets scientifiques, droit d’auteur, bio-hacking, street art… autant de sujets qui convergent vers une définition du hacking comme bidouillage, détournement, réappropriation, qui stimulent la création. Un regret : paradoxalement, je n’ai entendu que trop peu parler des pirates de la radio. Ni du potentiel de ce média quant à la diffusion de l’information et aux formes hybrides auxquelles il pourrait donner naissance. Mais s’il est question de bidouillage et de détournement, la place de la radio ne doit pas se limiter à l’histoire des radios pirates. Comment la radio peut-elle détourner, être “pirate” aujourd’hui, 30 ans après la légalisation des radios libres ? Plus largement, de quelle manière le sonore peut-il pirater l’espace de la ville ?
Le film suédois Sound of Noise réalisé par Ola Simonsson et Johannes Stjärne Nilsson nous donne à voir ce que pourrait être un véritable hacking sonore urbain par une bande de six percussionnistes. Pensons aux soundwalks ou balades sonores qui proposent une autre approche de l’espace à travers l’écoute. Ces créations se développent en France (notamment avec Territoires sonores et ses ateliers de baladocréation, à Marseille Radio Grenouille développe également un projet de soundwalks pour l’année 2013) tout comme outre-Atlantique (à écouter, la très intéressante promenade audio Hearing There de David Drury à Montréal ou Mutations, parcours sonore d’Antoine Bédard sur les rapports entre musique et architecture). Aux États-Unis, le projet Urban Remix du Georgia Institute of Technology d’Atlanta invite à collecter des sons dans la ville pour ensuite les remixer librement, et incite à détourner et créer une autre manière d’entendre la ville et de la parcourir. En France, la webradio Radiolab a également comme projet de réaliser des créations sonores en rapport avec l’espace urbain. Il est possible de coller ou de graffer des codes QR (petits codes barres pouvant être créés librement) dans un lieu particulier de la ville, qui, une fois lu par un téléphone mobile renvoient le passant curieux à une création sonore correspondante. Une piste de plus pour permettre aux artistes du son de s’inscrire dans l’espace public.
C’est dans ces possibles détournements que réside l’aspect passionnant du son et son immense potentiel subversif et créatif qui nous donne à imaginer la radio de demain. Une dimension qui pourrait être davantage prise en compte par Owni qui s’intéresse à l’espace urbain et à notre rapport à la ville (à lire les articles de Philippe Gargov et NicolasNova, notamment la série Urban After All).
(cc) Anonymous par Ophelia Noor sur flickr
De la Journée de la Création Radiophonique du 4 juin 2011, visible et médiatisée dans un enthousiasme consensuel (Télérama, Les Inrocks, France Culture...), nous ne pouvons honnêtement rien dire de la programmation en elle-même. Il était en effet impossible d'être à l'écoute vingt-quatre heures durant. Et si, dans ce que nous avons capté, tout ne nous a pas plu, c'est donc qu'il y en avait pour tous les goûts. De fait, l'un des objectifs de l'équipe programmatrice ~ embrasser un panorama de la création radiophonique actuelle ~ fut atteint avec succès. Mais la question qui nous vient tout de suite après est donc : comment cela a-t-il été donné à entendre ? Y a-t-il eu une écriture radiophonique pour guider l'auditeur tout au long de cette centaine d'œuvres ? Littéralement, ce fut une journée (faite) de création(s) radiophonique(s), mais fut-ce pour autant... de la radio ?
Certes, la question est un peu outrancière ! Loin de nous l'idée de fustiger l'habileté en ce domaine dont ont fait preuve pour chacune de leurs pièces nombre des artistes programmés, mais ce n'est pas chercher la petite bête que de s'intéresser à cet aspect des choses qu'on nomme habillage même si, à première vue, il paraît secondaire au regard de l'autre objectif affiché des programmatrices : promouvoir la création issue des artistes indépendants et des radios associatives. Le pari de cette Journée aurait dû être, justement, de réussir à susciter l'écoute d'une riche et dense playlist. Mais de quoi parlons-nous exactement ? Rappelons donc qu'entre les œuvres programmées étaient insérés des jingles ressassant, comme c'est leur rôle, l'identité du Radiophonic Creation Day (souvent revenaient les mêmes), ainsi qu'une très brève présentation de la pièce à suivre : nom de l'artiste, pays d'origine, titre de l'œuvre (avec des erreurs comme “Francisco López, UK” au lieu d'Espagne, ou encore “Sol Rezza, España” au lieu d'Argentine). Alors, minimum syndical ou parti-pris radical ?
Comment promouvoir la création radiophonique, notamment envers des nouveaux publics que l'on espère toucher ? On peut décider d'accompagner l'auditeur, le prendre par la main (ou le mener par le bout du nez ~ pas de didactisme à tout prix) en lui donnant quelques clés, quelques repères... ou on peut, au contraire, préférer la politique abrupte “à prendre ou à laisser” comme c'était le cas ici. Quand le logiciel de programmation tourne en roue libre avec sonals et annonces pré-enregistrés, le flux radiophonique devient une voix sur rails, la grille un carcan qui rend la respiration difficile. Aurait-il été impossible d'écouter durant vingt-quatre heures s'il n'avait pas manqué, du côté de l'émetteur, le désir du possible ? Pourquoi me sentirai-je concerné par une radio automatisée ? L'absence de direct est sans nul doute un aspect pratique qui techniquement facilite la transmission aux nombreuses radios partenaires et permet d'aller boire des verres après avoir lancé la machine. Rêvons à un direct, un relais humain à l'animation, comme évidence que quelque chose vit et se vit de part et d'autre du poste. Car une playlist, aussi intelligemment pensée soit-elle, n'est de la radio que potentiellement.
Le 22 mars dernier, le site d’information branché sur le numérique et le “data journalism” Owni, proposait avec Radio Nova six heures de “copulation radiophonique et numérique”. Baptisée la #nuitsujet, cette première expérience d’hybridation ayant pour mot d’ordre “Dégage !“, fut l’occasion de revenir sur les mouvements révolutionnaires dans les pays arabes et l’influence des réseaux sociaux dans ces protestations.
(cc) NOVA OWNI la nuit-sujet "Dégage!" par Ophelia Noor sur flickr
J’attendais avec impatience cette nuit radiophonique, bien installé chez moi devant l’ordinateur, car Owni proposait pour l’occasion une web-application permettant d’écouter le live audio de ces heures d’émissions conçues de manière participative. Les auditeurs internautes étaient invités à aller plus loin sur la toile en partageant des liens et des images, en répondant à des sondages et en réagissant au fil de leur écoute sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter. Animée par Julien Goetz (Owni) et Mathilde Serrel (Nova), la nuit-sujet m’a fait voyager de l’Egypte au Mexique. Les chroniqueurs défilent en studio (Guillaume Dasiqué, Ziad Maalouf, Vincent Glad…), décortiquent et analysent l’influence du web dans les mouvements révolutionnaires en cours, la programmation musicale est au rendez-vous, j’écoute attentivement cette réflexion collective menée avec brio sur le potentiel subversif du web.
Malgré peu de travail sur la forme radiophonique (programmation musicale ordinaire pour Nova, et par ailleurs toujours autant de pub), la nuit-sujet a une fois de plus démontré que la radio et le web sont un couple qui fonctionne. Lieu de partage d’expériences, internet a permis une écoute “augmentée” de ces six heures de direct pour les auditeurs armés de claviers. Sur Twitter, chaque commentaire estampillé du hashtag (mot-clé) #nuitsujet apparaissait dans la web-app créée pour cette nuit radiophonique, une sorte de poste de radio 2.0 mis à jour au fur et à mesure de l’émission. Utilisant les pauses musicales pour approfondir les sujets grâce aux articles partagés par les auditeurs, je ne pouvais décrocher de mon écran.
Le web nous offre de nouvelles manières d’envisager l’expérience radiophonique. Sur France Culture, l’émission Place de la Toile sur les cultures numériques et les nouvelles technologies expérimente déjà depuis quelque temps les potentialités du web. Xavier de la Porte propose de prolonger l’émission avec les auditeurs grâce à une “wikiradio”, véritable studio virtuel donnant la possibilité aux internautes d’intervenir dans l’émission pour poser des questions, proposer des sujets, ou prolonger la réflexion.
Écouter pendant six heures la radio en étant connecté sur Twitter ne m’était encore jamais arrivé, et il s’avère plutôt plaisant de partager son écoute sur les réseaux qui ouvrent des espaces d’échange et de réflexion.
Le podcast de la nuit sujet est disponible ici. Voilà de quoi réfléchir sur l’avenir du web et les formes hybrides qu’il peut apporter à l’expression radiophonique.
Fade, prévisible et formaliste. Le discours d’un roi, le film aux quatre Oscars, est à l’image de tout speech institutionnel ~ du moins lorsque les révolutions ne grondent pas sous les ors des palais. Mais l’intérêt furtif que l’on peut porter à ce biopic béni-oui-oui tient aux deux images qu’il projette de la radio. Parce qu’elles sont à rebours de notre époque, elles donnent la mesure de l’évolution de nos rapports à la chose médiatique. Dans l’une des premières séquences, le prince Albert d’Angleterre (1895-1952) pénètre dans ce qu’il pense être un studio pour prononcer une allocution en direct. Mais la caméra qui le précède révèle une perspective étonnante : en contrebas du micro, dans des gradins, une foule l’attend, regards braqués sur lui. Silence. Le spectateur n’est pas loin, à cet instant précis, de ressentir physiquement le trac du personnage et d’en supporter le traumatisme. Son Altesse, en plus d’une pâleur de spectre, est affublée d’un de ces bégaiements qui donne envie de rester muet une bonne fois pour toutes. On effleure alors la psyché royale : le “handicap” crée chez le futur souverain le désir secret de se défausser de sa charge ~ son frère aîné, qui se complaît dans une vie dissolue et futile, n’a pas hésité. L’élocution troublée devient le signe chronique d’un mal-être : l’effroi que peut causer une fonction aussi lourde quand on ne fait qu’en hériter, sans la choisir. Lorsqu'il s’approche du parloir, Albert tombe dans le gouffre qui sépare les exigences du pouvoir et les désordres humains. Avec ses mots qui butent et ses syllabes qui ricochent, le bégaiement est l’écho de cette chute. Poor Albert.
Avec cette scène où la vue d’un micro déclenche une émotion primale, le film retrouve l’état virginal de la radio ~ sa puissance d’intimidation. Laquelle semble
aujourd’hui s’être quelque peu émoussée. Car qui a le trac de parler dans le poste en 2011 ? Chez l’homo sapiens médiaticus, chacun se sait susceptible de se retrouver à un moment ou l’autre
de sa vie face à un micro. Pas d’émotion, c’est désormais un passage obligé de la vie en collectivité. Les dispositifs mis en place par l’audiovisuel pour aimanter la parole ~ surtout si on peut
l’extraire de l’intime ~ sont nombreux : radios libres, libre-antenne, appels à témoignages, micro-trottoirs, téléréalité, émission de coaching. La pensée du tout-venant : un gisement infini
et facilement exploitable. L’individualisation de l’outil radiophonique elle-même invite à la confession : désormais chacun peut tenir son audioblog, fonder sa webradio et parler pour dix
auditeurs ~ ou dix mille.
Mais dans cette grande démocratie participative (sonore et bavarde, donc), où sont les cafouilleurs, ceux qui se prennent les pieds dans les occlusives et bloquent sur le seuil des fricatives ? Nulle part, parce qu’il n’y pas de place pour eux. Pour être diffusée, échangée ou vendue, la parole doit être lisse. Poncée. Pas d’éloquence en charpie et de rhétorique à trous.
L’autre séquence radiophonique du film fait converger médias de masse et totalitarisme soft. Sans intention critique, le réalisateur étant trop occupé à lisser ses images d’Épinal. Grand absent du film, le peuple anglais ne jouit que d’un droit de citation. Il apparaît une ou deux fois collé au poste de TSF dans une attitude de recueillement. Mille visages, mais un seul grand corps indivisible et muet. Aucune voix discordante, la Nation est à l’écoute. Dans ces quelques plans rapides, la séduction de la radio et sa faculté à capter les consciences impressionnent. Mais elles sont illustrées trop schématiquement pour être totalement convaincantes. Le symbole veut ici attester d’une vérité historique, mais peut s’avérer contre-productif. Difficile en tout cas d’imaginer une telle ferveur unanime aujourd’hui. Si la radio conserve un fort pouvoir d’attraction et des audiences confortables, l’offre médiatique s’est diversifiée et incroyablement raffinée. Les pratiques sont plus volatiles et les écoutes fragmentées. Ce n’est ni bien ni un mal, c’est un fait. Du Prince. Au moins ce pauvre Albert, devenu par la suite le king George VI, a-t-il été écouté, malgré sa langue fourchante et ses silences explosifs.
Stimuline est un dispositif de concert conçu par Lynn Pook et Julien Clauss, qui tourne depuis 2008-2009 et était présenté la semaine dernière au festival Sensations inouïes de Perpignan. Après avoir été harnaché d'un barda futuriste truffé de mini-hauts-parleurs, c'est plongé dans la pénombre et oreilles bouchées que l'on s'abandonne 50 minutes durant à un “concert audio-tactile”. Le son ici passe partout sauf dans les oreilles : par les os (au contact des mini-hauts-parleurs vibrants) et même par tout le corps lorsque retentissent dans la salle des sons à basse fréquence portés à 120 décibels. Écouter par ses pieds ? Selon les gens, ça se discute… Mais bref, passé l'effet de surprise, on a l'impression de se retrouver gamin au Futuroscope de Poitiers, assistant à une prouesse technique, promesse de “sensations fortes” où manque le “supplément d'âme”. Certes, depuis leur précédente installation en hamacs, Pause, en 2005, on sent que les artistes progressent dans la construction de leur instrument. Cependant, celui-ci ne va pas sans nous servir et resservir une électro planante, avec laquelle la sieste est permise, d'accord, mais au secours ! il manque un-e compositeur-trice ! On ne peut s'empêcher d'imaginer ce qu'un tel stimulateur pourrait offrir de réelle expérience sonore et sensuelle, si se chargeaient de remplir les tuyaux un Francisco López ou encore un Zbigniew Karkowski, deux artistes qui s'adressent au corps par des moyens autrement moins sophistiqués. Ou même, pourquoi pas, si l'on associait à l'abandon physique de l'auditeur, l'intimité d'une voix radiophonique… ?
(cc) Stimuline par Alexandre Hervaud sur flickr
Suite à notre chronique de Maudit Permis, son dernier documentaire diffusé le 29
octobre, le producteur Christophe Deleu a souhaité y répondre et nous autorise à publier sa réponse :
Cette émission, comme d’autres, est une tentative pour s’interroger sur les dispositifs radiophoniques.
Je reprends la question posée à la fin de la chronique : “Et l’on se demande si le style-Deleu, qui consiste à fabriquer la réalité qu’il n’a pas pu ou pas voulu chercher auprès de “vrais témoins”, ne tourne pas à un maniérisme qui risque de desservir la part documentaire”. Il me semble qu’associer trop rapidement les deux formules “pas pu” et “pas voulu” conduit à mal poser le débat. “Ne pas pouvoir” renvoie à une impuissance, “ne pas vouloir” à un choix. En l’occurrence, le dispositif proposé ici à l’auditeur relève d’un choix, présent dès la conception du projet : attribuer à l’émission un caractère autobiographique. Comme l’a très bien écrit Julie Roué1, il y a plusieurs manières pour un auteur d’intégrer sa propre expérience à un récit documentaire : cette expérience peut nourrir le questionnement, sans que l’auteur révèle à l’auditeur le lien étroit qu’il partage avec son sujet, ou, au contraire, être dévoilée à travers de multiples formes qui ont recours au “je”.
Maudit permis affirme son caractère autobiographique, mais selon des règles bien précises, énoncées dans un “micro” de présentation, sorte de générique, qui doit beaucoup à Sacha Guitry. Mais, dans le reste du documentaire, ce sont effectivement des comédiens qui prennent en charge cette dimension autobiographique. D’une manière ironique, cela peut laisser supposer que l’auteur n’est (toujours) pas capable de prendre lui-même en charge cette narration (peut-être en raison du “caractère douloureux” de l’expérience évoqué dans l’émission). En même temps, à l’arrière plan, dans des séquences volontairement moins explicites, l’auteur a recours au “je“ quand il interviewe le moniteur d’auto-école.
Il ne s’agit donc pas à mon sens de “maniérisme“, mais d’une tentative pour associer les codes du documentaire autobiographique et ceux du documentaire fiction, dans une émission que j’ai conçue comme une “comédie radiophonique“ (dimension à laquelle a été sensible la chronique de Syntone, cela me touche). Je ne vois pas en quoi cette intention pourrait desservir la part documentaire. Ça serait accorder peu de crédit à la fiction que de l’accuser de nuire ainsi au documentaire.
Le maniérisme, à mon sens, c’est se répéter, utiliser les mêmes formes d’un programme à un autre, qui se transforment en “ficelles“. Maudit permis fait intervenir des comédiens, comme dans d’autres documentaires que j’ai réalisés avec François Teste. Mais d’une manière inédite pour moi, à travers ce “lien révélé” avec l’autobiographie.
Au début de son histoire, le documentaire-fiction prenait la forme d’un canular, tradition dans laquelle s’inscrit par exemple Bye Bye Belgium2 à la télévision en y ajoutant une dimension plus politique. Il est ensuite apparu comme une solution à l’absence de sons et d’images (le documentaire historique par exemple). Mais ses finalités dépassent aujourd’hui ces visées initiales, pour tisser des liens entre l’imaginaire et ce qu’on nomme schématiquement “le réel”.
À l’auditeur de juger si Maudit permis, selon les termes de la chronique, n’est pas l’œuvre la plus “aboutie de son auteur” ou ne ressemble pas au “Sur les docks de l’année”. Peu importe à vrai dire. On ne conçoit pas une émission avec de telles intentions, sinon on serait souvent déçu ! Pour moi, il s’agit toujours de faire se télescoper les formes et d’inviter l’auditeur à être surpris, à réfléchir sur la notion “d’artifice”, quitte à privilégier le flou au détriment d’une visée plus explicative. En cela, Maudit permis ressemble à Vers le Nord3, dont Syntone s’est largement fait l’écho, même si le mélange des genres est d’une nature différente.
J’espère en tout cas que Maudit permis ouvre davantage de pistes de recherches sur le documentaire qu’elle n’en ferme.
Christophe Deleu
1 Julie Roué, La question du ”je” - Traiter de l’intime dans le documentaire radiophonique, École Louis Lumière, 2008.
2 Bye Bye Belgium (2006) : “faux” documentaire de la RTBF qui annonça sur un ton sérieux l'indépendance de la Flandre et, de fait, la disparition de la Belgique.
3 [NDLR] Avec François Teste comme réalisateur, Christophe Deleu a récemment produit Vers le Nord, à propos duquel nous nous étions entretenu en amont et en aval de la production. Depuis, Vers le Nord a reçu le Prix de la Réalisation et le Prix du meilleur Interprète masculin au festival des Radiophonies au mois de septembre. Il sera rediffusé par France Culture aujourd'hui même, le 8 novembre à 17h.
Ce n'est probablement pas le Sur les Docks de l'année, pas non plus l'œuvre la plus aboutie de son auteur, mais puisque nous commençons à bien (re)connaître Christophe Deleu*, il nous a paru d'autant plus intéressant que l'écoute de cette comédie est fort agréable, d'en poster une brève chronique en forme de question.
“Notre malheureux ami” Christophe Deleu, comme le présente de façon empathique Jean Lebrun en début d'émission, a en effet décidé de piloter à la première personne un documentaire à propos des éternels éconduits du petit papier rose. Cependant, nous prévient l'auteur avec humour dès son introduction à Maudit permis, c'eut été “trop douloureux” de raconter sa propre histoire. Christophe Deleu a donc chargé deux comédiens, un homme et une femme, d'interpréter ses “mésaventures”, et de figurer ainsi comme personnages aux côtés de son propre moniteur d'auto-école et d'une vraie candidate recalée. L'un des fils conducteurs de cet “autodocufiction” (le préfixe auto-, ici, s'entendant à double-sens) est un trajet en voiture avec Raymond le moniteur, qui réagit aux questions mais aussi aux à-coups de Christophe apprenti-conducteur. Aucun doute, non seulement Deleu tient le volant de l'émission, mais son vécu y transpire. Depuis quelques années, celui-ci expérimente avec la forme dite du “documentaire-fiction” où des comédiens prêtent leur voix à des personnages absents. Par le biais d'une écriture fictionnelle, parfois digérée comme ici par les acteurs-improvisateurs, ils apportent la part manquante de réalité. Mais dans ce sujet, quelle pertinence ? L'auteur ne nous prend pas en traître, nous sommes prévenus de son dispositif dès le départ. Cependant, lorsqu'on n'écoute pas assez attentivement l'émission pour qu'on soit sûr de qui parle (du comédien ou du vrai témoin), le pacte de crédibilité accordé aux personnages vacille. Et l'on se demande si le style-Deleu, qui consiste à fabriquer la réalité qu'il n'a pas pu ou pas voulu chercher auprès de “vrais témoins”, ne tourne pas à un maniérisme qui risque de desservir la part documentaire.
Maudit permis
Production : Christophe Deleu
Réalisation : Jean-Philippe Navarre
Sur les Docks du 29 octobre 2010
* Avec François Teste comme réalisateur, Christophe Deleu a récemment produit Vers le Nord, à propos duquel nous nous étions entretenu en amont et en aval de la production. Depuis, Vers le Nord a reçu le Prix de la Réalisation et le Prix du meilleur Interprète masculin au festival des Radiophonies au mois de septembre. Il sera rediffusé par France Culture le 8 novembre à 17h.
Alors même que j'étais consentant, les émissions de Philippe Collin sur France Inter m'ont rarement fait lever le coin des lèvres. Peut-être à cause de leur traitement gentillet de l'actualité politique, ou leur tendance à faire “culte” à coups d'archives de série B. À cause, sans doute aussi, du montage limite abrutissant (une heure sans silences), et du ton braillard de Collin lui-même... Cela dit, il faut bien reconnaître le caractère atypique de ces émissions sur une station généraliste comme France Inter. Et puis, comme je ne peux prétendre avoir réussi à en écouter plus de 3 et 1/2, il ne tient qu'aux milliers de fans que ces premières lignes auront contrariés de défendre leur point de vue ! Et oui, Panique au Mangin Palace, Panique au Ministère Psychique, La Cellule de dégrisement et Les Persifleurs du mal peuvent s'enorgueillir de très nombreux fidèles, regroupés au sein de pages Facebook et autour d'un site d'archive non-officiel, Ne lâchez rien. On a même trouvé une blogueuse amoureuse de Philippe Collin ! Tout cela pour en venir à l'info suivante : À partir du lundi 30 août, Philippe Collin et sa bande sont appelés à animer quotidiennement de 17h à 19h le magazine d'actualités d'Inter, une case sérieuse qui avait été taillée pour l'ex-matinal Nicolas Demorand, ancien héraut du service public passé à l'ennemi Europe 1. Si l'audace de Collin & co. est promise au rendez-vous, je veux bien tenter le coup d'oreille.
Il ne faut pas forcément se moquer des relations fusionnelles entre les vieux garçons et leurs mères. Pour compenser la promiscuité affective et le manque d’indépendance, des pulsions créatives naissent parfois ~ plutôt chez les premiers. Le narrateur de Maman, ma mie et moi ne peint pas plus des tournesols sur des chevalets qu’il ne modélise le pont du Gard en bouchons de liège. Il tient un journal intime ~ et sonore. Chaque semaine, dans le feuilleton en ligne sur le site de Libération, il devise sur les clapotis du monde tel qu’il l’entoure, lui, petit îlot de conscience aiguë et de réflexions existentielles. Par petites touches drolatiques, le beau parleur dessine une carte du sensible où il pose un regard parfois désabusé sur les choses qui comptent : les recettes de maman, les névroses des bobos, les achats sur le Net. “Je ne fais rien jamais dont on ne peut dire que ce ne soit pas commun” raconte ce héros de l’infra-ordinaire, jamais dupe des pièges que l’on se tend à soi-même. Porté par une écriture élégante et un background sonore assez subtil soulignant autant les soubresauts de la pensée que l’incongruité du réel, Maman… est une des bonnes surprises de Libélabo, la fenêtre audio-vidéo de Libération.fr. Sans forcément révolutionner le genre de la fiction intime, ses quinze épisodes s’écouteront jusqu’à fin juin avec la sensation plaisante d’entrer dans la confidence d’un observateur prolixe. Un bémol cependant : certains d’entre eux auraient mérité d’être moins complaisants dans leur volonté réflexive, pour mieux se concentrer sur l’épaisseur du narrateur.
Mais au-delà de ses qualités et de ses défauts, l’intérêt que l’on peut porter à cette série tient aussi dans sa nature. Maman… est un objet artisanal qui a trouvé sa (petite) place sur un grand média national. Preuve que la démultiplication des supports pourrait permettre à la création radio de rencontrer un nouveau public et de sortir de certains ghettos où elle semble parfois se complaire. Daniel Martin-Borret, son auteur, est un web-illustrateur sonore qui vit dans le Sud-Est de la France. Il travaille seul dans son coin, élaborant à la main le moindre son diffusé, des gimmicks électro jusqu’aux bruitages plus réalistes. Maman… est sa deuxième production après une Léandre remarquée cet hiver par le jury de Phonurgia Nova et qui, déjà, creusait la veine du faux biographique.
L’autre singularité de la série est qu’elle se situe à la croisée des genres, s’inscrivant dans plusieurs filiations à la fois. Issue de l’extension web d’un grand quotidien national, elle est la lointaine descendante des traditionnels romans-feuilletons de la presse populaire du XIXème siècle (Balzac, Sue, etc.). Sa forme sonore la situe simultanément dans la lignée des radio-feuilletons, de Signé Furax aux textes mis en ondes chaque jour sur France Culture. De plus, Maman, ma mie et moi est contemporaine de certaines pièces à suivre chaque mercredi sur Arte Radio, comme Le Bocal ou Le Vaisseau spécial. “S’il y a un héritage, c’est surtout celui de la narration, quelle qu’elle soit, commente Daniel Martin-Borret. Le format de chaque épisode, de trois à quatre minutes, est naturel pour moi : c’est celui des meilleurs morceaux de rock’n’roll. Il correspond aussi aux modes d’écoutes contemporains. Aujourd’hui, il faut pouvoir s’immerger rapidement. J’ai donc densifié, fait des ellipses. C’est du respect, de la délicatesse pour le temps disponible de l’auditeur.” Les nostalgiques des ACR de trois heures apprécieront.
• Qu'est-ce que Syntone ? ![]()
• Contact
|
• Articles
• Notules |
• Chroniques : ACR Arte Radio Ousopo Par ouï-dire Radia Silence Radio Autres chroniques |
• 10 février : participation festival Sonor • Nantes ~ appel à créations [web]
• 12 février : Accueil en production de création radiophonique (ACSR) ~ appel à projets, bourse [web]
• 13-17 février : Création radiophonique, avec Mehdi Ahoudig • Nantes ~ formation [web]
• 16 février : pariticipation Ousopo, contrainte n°3 ~ concours [web]
• 26 février : Goûter d'écoute (ARTE Radio) • Paris ~ séance d'écoute [web]
• 27 février-13 mars : Réalisation d'un documentaire radiophonique, avec Frédérique Pressmann • Noisy-le-Grand ~ formation [web]
• 1er mars : participation “120 hours for John Cage” (free103point9) ~ appel à créations [web]
• 1er mars : inscription Grand Prix SGDL de la fiction radiophonique ~ compétition [web]
• 12-13 avril + 9-11 juillet : Création radiophonique, avec Mehdi Ahoudig • Nantes ~ formation [web]
• 28 avril-5 mai : Se former au documentaire sonore avec K. Mortley et M. Ahoudig • Arles ~ formation [web]
• 2-13 mai : Sonor • Nantes ~ festival
• 15 mai : participation festival Les Radiophonies ~ appel à créations [web]
• 21-28 juillet : Se former au documentaire sonore avec K. Mortley et M. Ahoudig • Arles ~ formation [web]
• 15 septembre : Brouillon d'un rêve sonore (Scam) ~ bourse, appel à projets [web]
• 27 octobre-3 novembre : Se former au documentaire sonore avec K. Mortley et M. Ahoudig • Arles ~ formation [web]
Derniers Commentaires