Franche Info est sur soixante minutes le digest d'une journée d'antenne radiophonique très spéciale, celle qui verra(it) l'intégralité des richesses mondiales réparties entre tous les êtres humains suite à un bug informatique, la découverte d'un sérum produit à partir des déchets ménagers qui guérit toutes les maladies, l'invention de la téléportation et autres réjouissances, ouvrant la voie, heure après heure, à la liberté et au bonheur universels. Rien que ça.
Bien qu'aucune date ne nous soit donnée, cette utopie uchronique s'inscrit dans notre culture science-fictionnelle dont le premier enjeu est toujours la crédibilité de la vision du monde proposée. Malgré l'emprunt de voix de la radio (plus ou moins connues) n'offrant aucun intérêt ~ il ne s'agit pas ici d'un canular qu'on chercherait à nous faire avaler ~ l'univers sonore est étonnamment pertinent : non pas grâce à une quelconque intuition de ce que serait le son du futur, mais parce que cette journée sur Franche Info, en forme de grand mix où chaque newsflash donne lieu à un resampling musical de haute volée, présente un traitement de l'information assez révolutionnaire, qui se consomme aussi en tant qu'utopie radiophonique.
Mise à part la peu convaincante séquence dans le passé, le scénario qui assume le grotesque jusqu'au bout parvient en fin de compte à chasser tout scepticisme de départ et on se sent baigner dans un rêve d'enfant. Franche Info sonne radicalement à part. Ces soixante minutes de généreux batifolages se révèlent franchement bienfaisantes.
Franche Info
Textes et musiques : Denis & Jérôme Lefdup
Réalisation : Lionel Quantin et Rémy Fessart
Mixage : Denis Lefdup
Atelier de création radiophonique du 21 mars 2010
Lorsque, dans un entretien publié ici, l'un des producteurs délégués à l'Atelier de Création Radiophonique, Frank Smith, affirme que le travail de l'ACR consiste à accompagner des artistes dans la création d'une œuvre originale spécialement pensée pour la radio, et qu'il annonce dans le même temps une carte blanche au styliste et photographe Hedi Slimane, on est curieux d'écouter. Lorsqu'on apprend que la réponse de Slimane à la proposition de l'ACR est la reconversion en “pièces sonores inédites” de deux bandes-son extraites de ses vidéos, signées par deux autres stars, on devient forcément sceptique.
Sweet bird of youth consiste en la juxtaposition de Ice cream fantasy du chanteur et musicien Peter Doherty et de Young American, une impro à la guitare par le cinéaste Gus Van Sant. La pièce de Doherty, tout en cahotements, passe bien et n'est pas sans charme... si l'on accepte de se laisser embobiner par l'emploi de mises en boucle qui finissent par lasser. Mais bon, on peut lui laisser sa liberté artistique ! En revanche, il n'y a pas grand chose à dire du grattouillage de Van Sant, sympatoche mais complètement hors-sujet, dont on est heureux de ne pas entendre les soixante-dix minutes originales. En tout, la “création” de Hedi Slimane remplit péniblement moins de trente minutes. Le reste du programme est meublé avec des choses autrement intéressantes (Hildegarde Westerkamp en sait un peu plus de la chose sonore). On se demande quel budget a lâché France Culture pour une telle fumisterie plantade (soyons indulgents), cependant assumée dans la communication faite autour de cette “exclusivité”.
“Des gens nous font des propositions sans même écouter ce que l’on fait.” nous disait Frank Smith. Et bien, il faut savoir dire non, M. Smith, même si on vous allèche en agitant trois noms à la mode. La carte blanche est une entreprise risquée. Cela nécessite de bien connaître son fournisseur, de lui faire totalement confiance. Et parfois on se plante.
Sweet bird of youth : une carte blanche à Hedi Slimane
Ice cream fantasy de Peter Doherty
Young American de Gus Van Sant
Atelier de création radiophonique du 22 novembre 2009
À Pétrarque (qui traversa les collines de Provence à pied) est un Atelier de Création Radiophonique de 2003 commandé à Jonas Mekas, sorti en livre-CD au printemps dernier.
Le contenu du disque correspond à la création radiophonique brute, sans commentaire, découpée en 51 plages. Cela s'y prête bien puisque À Pétrarque est une compilation d'extraits des archives sonores du cinéaste, mis bout à bout, séparés par de courts silences. Pas d'expérience de mélange spatio-temporel, chaque fragment est donné pour lui-même, telle une collection d'instantanés. Quant au livre, il s'agit d'une prolongation de la création radiophonique : la mise en page de souvenirs personnels du cinéaste, photos, dessins et textes griffonnés, reprend le principe de la forme sonore.
Pour l'écoute du disque chez soi, il peut être néanmoins utile de recréer un flux, qui permette d'apprécier le travail de montage. On risquerait, liste des extraits en main, de passer à côté de l'œuvre, tel un visiteur d'exposition qui sauterait de cartel en cartel. C'est important car le montage joue principalement sur le “vis-à-vis” d'un document en rapport avec celui qui le précède et celui qui le succède. Au fil de ces instants banals assumés avec générosité, des sonorités résurgentes nous en apprennent sur les dadas de Mekas : être en famille, faire de la musique, se déplacer... La construction linéaire, cependant non chronologique, contribue peu à peu à brosser son paysage autobiographique, celui d'un artiste qui sans cesse mêle vie et création. L'avant-dernière séquence, d'humeur moins badine ~ une captation du paysage urbain du 11 septembre 2001 ~ teint l'ensemble d'une gravité éclairante.
Un côté “micro posé sur la table” pourra lasser les auditeurs en quête de narration ou de “clarté sonore”. Mais c'est avec une certaine fraîcheur qu'on écoute aujourd'hui ces sons pré-numériques, bruts, souvent distordus, et qu'on accepte d'en entendre tantôt seulement dans le haut-parleur gauche, tantôt rien qu'à droite... ce qui est plutôt une heureuse remise à l'heure de nos pendules technologiques.
Sur le sujet des transformations radicales des modes d'écoute et de partage de la musique depuis l'invention du walkman, Me, Myself & iPod est en
soi une véritable “compilation” ~ d'archives, d'interviews, de samples, de captations in situ ~ de qualité variable. L'auteur nous délivre-t-il un simple rendu de sa playlist de travail ?
Heureusement, la dose de mix plutôt inévitable dans ce type de production nous offre une belle échappée hors des propos de locuteurs parfois un brin terre-à-terre, durant de courtes
plongées entre des oreillettes improbables, rendant possible notre identification fantasmatique à de tiers auditeurs et, par là même, quelque jouissance de l'ouïe.
À propos des propos, nous aurions trouvé intéressant qu'on nous parle un peu plus de l'isolement et de l'individuation de l'écoute, de sa cohabitation paradoxale avec le
revival de l'effet transistor radio, sur les plages, dans les cours de collège et, en réalité, dans tout l'espace public, l'omniprésence d'une musique privée, partagée ou subie... selon
comment on l'entend.
Quant au “sonore” dans le cadre d'un essai radiophonique sur le sujet de l'écoute, nous aurions aimé que l'illustration musicale rencontre plus souvent le plan du propos, par
un mixage plus tendu rendant compte de l'imprégnation de musiques sur le quotidien d'auditeurs. Davantage de mystère, aussi, pour faire écho à la nostalgie de la compile sur cassette que l'on
offrait à l'élu-e de son cœur. (Que l'auteur nous infuse en sous-main sa mixtape intime !) Et peut-être, enfin, un peu plus d'amusement à l'idée que nombre d'auditeurs pourraient podcaster cette
émission et... l'écouter au casque.
Me, Myself & iPod. Du Walkman à l’iPod, la culture de la mixtape et de la playlist.
Un documentaire de Jean-Yves Leloup
Réalisation de Gilles Mardirossian
Atelier de création radiophonique du 31 mai 2009
À l'écoute de la présentation de Scudo, l'invention d'une radio, on se demande ce que vient faire le Palais de Tokyo en Corse dans un studio de radio
abandonné. Un brin soupçonneux, on s'attend à un énième délire d'artistes, et puis on se laisse très vite emporter dans un agréable et intéressant documentaire sur la radio en Corse entre la fin
des années 70 et le début des années 80. De cette période charnière où le monopole de l'État sur la radiodiffusion, de plus en plus contesté, laisse place à la libéralisation des ondes, nous sont
relatées l'expérience de la pirate et écolo Radio Balbuzard, puis la construction d'une Maison de la Radio et de la Télévision ultra-moderne, que plusieurs plasticages feront finalement échouer.
En partie dévasté, le bâtiment est à l'abandon depuis 1980. C'est dans ses espaces acoustiques abîmés, baignés des paysages sonores environnants, que le collectif d'artistes nous amène
lentement.
Et, justement, rectifions ce que nous avions commencé à dire : plus qu'un exposé sur la radio en Corse, Scudo est en réalité un
documentaire sur un bâtiment dans son paysage. Cette Maison de la Radio, qui pourrait être bunker, discothèque, restaurant... qui sera peut-être musée... les auteurs entreprennent de la sonder en
excitant ses volumes. Si leur motivation, non précisée, continuera de poser question, on peut souligner qu'ils agissent avec humilité. Installés dans le studio de radio mort-né, ils décident de
produire du son in situ, à propos de l'histoire même du bâtiment. Des articles de journaux et des déclarations d'époque, lus par eux-mêmes dans l'acoustique du lieu, sont une manière
intelligente de produire de l'archive vivante.
Par la suite, ils ne creuseront pas l'idée plus longuement, auront quand même recours à de “vraies” archives radiophoniques, puis continueront le montage en mêlant sans
vergogne interviews en plein air, témoignages par téléphone, chansons, digressions... : il y a comme une part d'arbitraire dans les choix de réalisation qui nous laisse perplexe. On se demande
pourquoi on nous parle en espagnol, pourquoi on nous chante en anglais, en allemand, que vient faire à maintes reprises le commentaire (en italien) du départ du Tour du France... Mais les
chansonnettes au ton suranné auront sans doute contribué à faire résonner le bâtiment d'aujourd'hui dans son époque, les années 80. Ces tentatives de “performance” (dixit le résumé du programme)
ont au moins pour effet de donner une présence à l'espace d'émission ~ au sens propre du mot ~ et il faut reconnaître qu'elles s'enchaînent de façon plaisante à l'oreille.
Comme l'enfant bercé dans son lit par les voix et les sons de l'autre côté de la cloison, on pardonne beaucoup à nos auteurs jusqu'au feu d'artifice final, même pas convenu, où
l'on partage sans hésiter leur joie de fêtards ayant réanimé la maison fantôme de la radio corse. Un lieu qui nous apparaît, au bout du compte, encore plein de possibles.
Scudo, l'invention d'une radio
Collectif, sous la direction de Cécile Le Prado
Réalisation de Lionel Quentin
Atelier de création radiophonique du 25 janvier 2009
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