Ce n'est probablement pas le Sur les Docks de l'année, pas non plus l'œuvre la plus aboutie de son auteur, mais puisque nous commençons à bien (re)connaître Christophe Deleu*, il nous a paru d'autant plus intéressant que l'écoute de cette comédie est fort agréable, d'en poster une brève chronique en forme de question.
“Notre malheureux ami” Christophe Deleu, comme le présente de façon empathique Jean Lebrun en début d'émission, a en effet décidé de piloter à la première personne un documentaire à propos des éternels éconduits du petit papier rose. Cependant, nous prévient l'auteur avec humour dès son introduction à Maudit permis, c'eut été “trop douloureux” de raconter sa propre histoire. Christophe Deleu a donc chargé deux comédiens, un homme et une femme, d'interpréter ses “mésaventures”, et de figurer ainsi comme personnages aux côtés de son propre moniteur d'auto-école et d'une vraie candidate recalée. L'un des fils conducteurs de cet “autodocufiction” (le préfixe auto-, ici, s'entendant à double-sens) est un trajet en voiture avec Raymond le moniteur, qui réagit aux questions mais aussi aux à-coups de Christophe apprenti-conducteur. Aucun doute, non seulement Deleu tient le volant de l'émission, mais son vécu y transpire. Depuis quelques années, celui-ci expérimente avec la forme dite du “documentaire-fiction” où des comédiens prêtent leur voix à des personnages absents. Par le biais d'une écriture fictionnelle, parfois digérée comme ici par les acteurs-improvisateurs, ils apportent la part manquante de réalité. Mais dans ce sujet, quelle pertinence ? L'auteur ne nous prend pas en traître, nous sommes prévenus de son dispositif dès le départ. Cependant, lorsqu'on n'écoute pas assez attentivement l'émission pour qu'on soit sûr de qui parle (du comédien ou du vrai témoin), le pacte de crédibilité accordé aux personnages vacille. Et l'on se demande si le style-Deleu, qui consiste à fabriquer la réalité qu'il n'a pas pu ou pas voulu chercher auprès de “vrais témoins”, ne tourne pas à un maniérisme qui risque de desservir la part documentaire.
Maudit permis
Production : Christophe Deleu
Réalisation : Jean-Philippe Navarre
Sur les Docks du 29 octobre 2010
* Avec François Teste comme réalisateur, Christophe Deleu a récemment produit Vers le Nord, à propos duquel nous nous étions entretenu en amont et en aval de la production. Depuis, Vers le Nord a reçu le Prix de la Réalisation et le Prix du meilleur Interprète masculin au festival des Radiophonies au mois de septembre. Il sera rediffusé par France Culture le 8 novembre à 17h.
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Christophe Deleu répond à notre chronique ici !
Merci. Je ne connaissais pas Christophe Deleu, et grâce à vous aujourd'hui j'ai pu entendre d'affilée Maudit permis (ici) et Vers le Nord (en direct de "Sur les docks", émission que j'avais cessé de suivre depuis longtemps). Deux excellentes émissions, à mon sens, tout en finesse, et je suis plutôt d'acccord avec la réponse de Ch. D. : il ne s'agit pas de maniérisme, mais d'un style propre, qui rappelle un peu, toutes choses égales par ailleurs, celui de Peter Watkins — en plus drôle, évidemment.
Surtout, je ne conçois pas qu'on puisse reprocher à une émission des faiblesses imputables au fait qu'"on [ne l']écoute pas assez attentivement" ! C'est exactement ce que reprochait par exemple Malcolm Lowry à son éditeur, Jonathan Cape : si celui-ci avait d'abord refusé de publier Au-dessous du volcan, c'est qu'il ne l'avait pas lu assez attentivement. Et Cape ensuite de le reconnaître, et de le publier. À ce compte, on se refuse à l'exigence, donc au final à la beauté possible : on n'aura plus que de la soupe.
Toutes les voix de Maudit permis sont parfaitement identifiables, il n'y a pas d'ambiguïté possible quant au statut (réel ou fictif) des intervenants, et Christophe Deleu parvient à nous captiver avec un sujet a priori peu palpitant : il renoue là avec les plus belles heures de la station.
Très heureux d'avoir pu vous faire découvrir ce travail. Notez que le mot “maniérisme” est employé sous forme de question. Cette chronique avait justement pour objectif de provoquer l'attention des lecteurs/auditeurs sur ce travail qui soulève d'intéressantes questions... ainsi que l'attention de l'auteur par la même occasion ;)
Quant à l'attention que l'on devrait plus souvent prêter à la création radiophonique, j'en suis le premier défenseur. En revanche, mais cela n'est que mon opinion et je ne suis donc pas d'accord avec vous, je pense que l'écoute radiophonique est une écoute flottante, et que l'auteur doit prendre en compte cette spécificité. On ne maîtrise jamais entièrement le résultat d'une œuvre radiophonique, car elle dépend des conditions de réception de chaque auditeur (qualité du poste de radio, mono/stéréo, présence de bruits environnants...). C'est toute la difficulté et la gageure pour l'auteur radiophonique que de produire une œuvre qui ne trouve sa forme finale que dans l'écoute de chaque auditeur.
E. N.
D'autres commentaires sur la page de l'émission du site de France Culture...