syntone ACTUALITÉ ET CRITIQUE DE L'ART RADIOPHONIQUE

 

Fade, prévisible et formaliste. Le discours d’un roi, le film aux quatre Oscars, est à l’image de tout speech institutionnel ~ du moins lorsque les révolutions ne grondent pas sous les ors des palais. Mais l’intérêt furtif que l’on peut porter à ce biopic béni-oui-oui tient aux deux images qu’il projette de la radio. Parce qu’elles sont à rebours de notre époque, elles donnent la mesure de l’évolution de nos rapports à la chose médiatique. Dans l’une des premières séquences, le prince Albert d’Angleterre (1895-1952) pénètre dans ce qu’il pense être un studio pour prononcer une allocution en direct. Mais la caméra qui le précède révèle une perspective étonnante : en contrebas du micro, dans des gradins, une foule l’attend, regards braqués sur lui. Silence. Le spectateur n’est pas loin, à cet instant précis, de ressentir physiquement le trac du personnage et d’en supporter le traumatisme. Son Altesse, en plus d’une pâleur de spectre, est affublée d’un de ces bégaiements qui donne envie de rester muet une bonne fois pour toutes. On effleure alors la psyché royale : le “handicap” crée chez le futur souverain le désir secret de se défausser de sa charge ~ son frère aîné, qui se complaît dans une vie dissolue et futile, n’a pas hésité. L’élocution troublée devient le signe chronique d’un mal-être : l’effroi que peut causer une fonction aussi lourde quand on ne fait qu’en hériter, sans la choisir. Lorsqu'il s’approche du parloir, Albert tombe dans le gouffre qui sépare les exigences du pouvoir et les désordres humains. Avec ses mots qui butent et ses syllabes qui ricochent, le bégaiement est l’écho de cette chute. Poor Albert.

King George VI at the microphone by BBC Radio 4 on flickr Avec cette scène où la vue d’un micro déclenche une émotion primale, le film retrouve l’état virginal de la radio ~ sa puissance d’intimidation. Laquelle semble aujourd’hui s’être quelque peu émoussée. Car qui a le trac de parler dans le poste en 2011 ? Chez l’homo sapiens médiaticus, chacun se sait susceptible de se retrouver à un moment ou l’autre de sa vie face à un micro. Pas d’émotion, c’est désormais un passage obligé de la vie en collectivité. Les dispositifs mis en place par l’audiovisuel pour aimanter la parole ~ surtout si on peut l’extraire de l’intime ~ sont nombreux : radios libres, libre-antenne, appels à témoignages, micro-trottoirs, téléréalité, émission de coaching. La pensée du tout-venant : un gisement infini et facilement exploitable. L’individualisation de l’outil radiophonique elle-même invite à la confession : désormais chacun peut tenir son audioblog, fonder sa webradio et parler pour dix auditeurs ~ ou dix mille.

Mais dans cette grande démocratie participative (sonore et bavarde, donc), où sont les cafouilleurs, ceux qui se prennent les pieds dans les occlusives et bloquent sur le seuil des fricatives ? Nulle part, parce qu’il n’y pas de place pour eux. Pour être diffusée, échangée ou vendue, la parole doit être lisse. Poncée. Pas d’éloquence en charpie et de rhétorique à trous.

L’autre séquence radiophonique du film fait converger médias de masse et totalitarisme soft. Sans intention critique, le réalisateur étant trop occupé à lisser ses images d’Épinal. Grand absent du film, le peuple anglais ne jouit que d’un droit de citation. Il apparaît une ou deux fois collé au poste de TSF dans une attitude de recueillement. Mille visages, mais un seul grand corps indivisible et muet. Aucune voix discordante, la Nation est à l’écoute. Dans ces quelques plans rapides, la séduction de la radio et sa faculté à capter les consciences impressionnent. Mais elles sont illustrées trop schématiquement pour être totalement convaincantes. Le symbole veut ici attester d’une vérité historique, mais peut s’avérer contre-productif. Difficile en tout cas d’imaginer une telle ferveur unanime aujourd’hui. Si la radio conserve un fort pouvoir d’attraction et des audiences confortables, l’offre médiatique s’est diversifiée et incroyablement raffinée. Les pratiques sont plus volatiles et les écoutes fragmentées. Ce n’est ni bien ni un mal, c’est un fait. Du Prince. Au moins ce pauvre Albert, devenu par la suite le king George VI, a-t-il été écouté, malgré sa langue fourchante et ses silences explosifs.

Pascal Mouneyres

The King's Speech - #1 Trailer par hawkbcn

Jeudi 24 mars 2011 4 24 /03 /Mars /2011 09:26
- Publié dans : Autres chroniques - Communauté : Radio
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