La Campagne à vélo , un “webdoc 100% réseaux sociaux”, est une opération montée en coproduction par Radio France, France Télévisions et Playprod. Du 6 février au 6 mai 2012, deux reporters, Raphaël Krafft et Alexis Montchovet, sillonnent la France à bicyclette “à la rencontre des Français qui vont voter (ou pas).” Les blogueurs Fañch Langoët, de Radio Fañch, et Etienne Noiseau pour Syntone, supporters attentifs aux créativités radiophoniques et à cette Campagne qu'ils observent depuis Twitter, regardent passer les coureurs et commentent... en se donnant cette fois un peu plus de 140 caractères.
@syntwit oui ! plus d'infos demain, départ dimanche prochain !
— raphael krafft (@RafAvelo) Janvier 31, 2012
E. N. : En 2007, je suis tombé un peu par
hasard sur la campagne à vélo de Raphaël Krafft pour France Culture et j'avoue que j'en suis devenu totalement fan ! Paradoxalement je l'écoutais peu à la radio (ses montages étaient diffusés
dans Travaux publics de Jean Lebrun, si mes souvenirs sont bons), mais je lisais ardemment son blog, véritable carnet de bord où il publiait photos, récits de son périple et sons bruts.
Il y partageait les coulisses de ses rencontres, les à-côtés, les galères... un témoignage qui m'intéressait autant pour l'aventure humaine que pour l'aspect “techno”, pour savoir comment se
fabrique un tel projet radiophonique de l'intérieur. Ce blog n'existe plus, mais je crois qu'on en retrouve l'essentiel dans le livre Un petit tour chez les Français.
Quand Raphaël a annoncé sur Twitter en janvier 2012 (cf. ci-dessus) qu'il repartait pour un tour avec un comparse, Alexis Montchovet, j'ai tout de suite emboîté le pas à la caravane. Cette fois, les reporters ne roulent pas pour Culture mais pour France Bleu et le département des Nouveaux Médias de Radio France. Ceux-ci ont tout de suite mis le paquet sur des “aguiches” à travers les réseaux sociaux. Aussi, il m’a fallu du temps pour comprendre qu'on n'entendrait pas la Campagne à vélo à la radio ! Rétrospectivement, c'est vrai que rien de tel n'avait été annoncé. Mais 11 jours après le départ, comme s'ils se réveillaient, les gens de France Bleu nous ont promis “3 minutes environ” tous les mardis soir à 21h30 (cf. communiqué de presse). 3 minutes pour prendre des nouvelles des reporters, pas 3 minutes de “paroles de Français”. En un sens, il valait mieux : 3 minutes par semaine, c’est peu pour aborder les sujets de fond !
F. L. : En 2007, fidèle à Travaux
Publics (et à la matinale de France Culture) je suivais Raphaël au plus près de ses pérégrinations. L’affaire était dans le ton des déambulations de Lebrun il y a quelques années en
camping-car. Je n’ai rien lu de son blog mais gardé un très bon souvenir de sa parole et de ses reportages. Alerté comme toi cette année via Twitter je me régalais de reprendre la route (à défaut
de le suivre à vélo), mais grâce à mes échanges avec France Bleu j’ai vite compris qu’il n’y aurait pas de “retour radio”.
Pour mon blog, j’ai interviewé Raphaël deux jours avant son départ et il m’a clairement dit : “si on veut faire de la bonne télé, on ne fait pas de la radio en même temps et inversement.” Qu’il ait eu envie d’essayer un autre média est une position respectable et tout à fait légitime. Mais c’est quand même regrettable que le maillage du réseau France Bleu n’ait pas été exploité pour ce projet. En fabriquant, par exemple, un flash par jour pour les antennes locales, les reporters donnaient une visibilité à tout le réseau et le fédéraient autour de leur parcours. Il y avait une belle histoire à monter, qui mettait en valeur les 43 locales. Acte manqué !
E. N. : Alors, qu’est-ce qu’on a d'autre à se
mettre sous la dent ? Au milieu de très courts “instantanés” vidéo, photo, écrits, le gros morceau est un montage vidéo de 6 minutes par semaine, dont 30 secondes de générique sympatoche, pour
raconter une “rencontre avec des Français”. On en est actuellement à dix épisodes déjà en ligne. Mis à part le quatrième où commençait enfin à se construire quelque chose qui ressemble à un “point de vue” en donnant à voir trois générations de militaires sur un sujet un peu sérieux
(faire la guerre et risquer d’y rester), c’est en général très chiche : Alexis, témoin muet, filme Raphaël essayant avec toute son empathie d’arracher quelques propos à un quidam qui tente, lui,
de lui donner le change. Je ne veux pas démolir le travail des reporters qui en bavent sur les routes quand nous nous contentons de critiquer de loin, bien au chaud. Mais ça va très vite, c'est
monté à grands renforts de “balayages” à l'intérieur du plan... En finale, on dépasse rarement le niveau de la brève de comptoir du genre “tous pourris” et c’est malheureusement le type de propos
qu’on retient, d’autant que ce sont ces petites phrases là qui sont disséminées sur les réseaux sociaux pour appâter le chaland. C’est malheureux, mais #LePen est un des hashtags (mots-clé sur
Twitter) les plus récurrents sur le fil de la Campagne à vélo.
Drôle de façon de sortir du traitement médiatique habituel de la campagne électorale dont on raille le suremploi des “petites phrases” des politiques, en prônant la vraie rencontre avec les Français. Je ne peux m’empêcher de faire une comparaison avec la manière dont Arte Radio et Mediapart traitent actuellement la campagne ~ et “battent la campagne” eux aussi ~ dans leur série en coproduction intitulée Le plus grand parti de France : témoignages sur la longueur, investigation, points de vue… En fait, il n’y a pas de secret, ils ont choisi d’y consacrer du temps et ils ont foi en la capacité de l’auditeur d’y consacrer du temps aussi.
F. L. : L’idée même d’un tour de France à vélo
suggère un ou plusieurs rendez-vous quotidiens. L’émiettement et la discontinuité via Facebook et Twitter délinéarisent l’épopée, ce qui est un paradoxe quand le principe d’un tour est lui-même
“linéaire” ~ les coureurs suivant un long trait de bitume du point de départ jusqu’à l’arrivée. On a bien des morceaux de quelque chose qu’on nomme épisodes, mais bout à bout, ça ne fait pas
une histoire. L’aventure que vivent Raphaël et Alexis et principalement leurs compte-rendus sont morcelés et aléatoires dans leur suivi chronologique. On est dans un “temps réel” décousu. Dans
les prises de vue, le déplacement à vélo devient anecdotique, alors qu’il est constitutif de la démarche. On ne sent jamais la difficulté, les temps de trajet, les efforts, la fatigue… Les
montages gomment le réel intrinsèque au projet et peuvent être visionnés sans que ce réel fasse sens. Ils me donnent l’impression de rendre compte d’un événement ou d’une opinion de manière
brute, tandis qu’un récit contextualise, intègre l’événement ou l’opinion dans une histoire qui, narrée jour après jour, s’enchaîne pour faire du sens. Ce n’est pas le cas ici. En fait, c’est de
l’actu !
Au final, c’est encore une opération hachée, segmentée, presque décontextualisée. Si je suis seulement les étapes, je perds le fil d’une histoire globale, d’un récit, pour ne retenir que des “anecdotes” de situation. Le leitmotiv de leur périple se résume trop à : crevaison, météo et “où dort-on ce soir ?” Il me manque un fil conducteur tangible et fort qui nous donne envie chaque jour de les retrouver, comme si nous avions rendez-vous. Vivement que nous puissions en parler avec les intéressés qui, j’espère, comprendrons que c’est mon attachement à l’écriture qui dans le cas présent me laisse un peu sur ma faim. Ce qui faisait le charme de l’opé 2007, c’était une histoire à suivre comme un feuilleton. Ici, pas de rendez-vous quotidiens formels, pas d’effet de suite en introduction de chaque épisode... Je dois à la vérité de dire que l'épisode 10 fait enfin le point sur l'enchaînement des étapes. Il était temps.
E. N. : Pour ma part, une fois évacuée ma
déception d’auditeur de radio, il me reste des questions. Pourquoi France Bleu, et plus globalement Radio France à travers son département des Nouveaux Médias, produisent une opération de ce type
dont quasiment rien n’est destiné à l’antenne ? Début février (cf. l'interview vidéo vers 5’40), Joël Ronez, directeur des Nouveaux Médias, annonçait qu’un des objectifs de son département est de tripler le nombre de “fans” sur les réseaux sociaux des
stations publiques cette année. Je me demande si la Campagne à vélo n’a pas comme unique but de fidéliser une population sur Facebook et Twitter. C’est un peu triste, mais bon, nous
avons joué le jeu de les suivre, nous aussi... avant que tu me fasses remarquer que nous étions presque les deux seuls à tenter le dialogue avec les reporters, les autres “followers” se
contentant généralement de “re-tweeter” (répéter) les messages envoyés par la prod ou de faire passer les requêtes des reporters qui cherchent chaque jour un endroit où dormir… Et d’ailleurs même
pour ça, les réseaux sociaux n’ont pas l’air de combler les attentes ! Combien de galères ? C’est presque tous les jours !
F. L. : Deux jours seulement après le départ,
Raphaël a écrit sur Facebook :
"Nous voulions tester la réactivité du réseau pour nous trouver le gîte et le couvert lors de notre première nuit de voyage. Nous constatons vite, par 6 degrés en dessous de zéro, qu'aucun de
nos "fans" ou "followers" ne vivait ou n'avait de famille entre La Ferté-sous-Jouarre et Château-Thierry. On prend note que nous ne croiserons pas tous les jours l'un des 25 millions de Français
connectés à Facebook durant notre périple." Il continue en posant la question : “Qui en France utilise les réseaux sociaux ?” Réponse : probablement pas autant que de gens qui
écoutent la radio ! Si une opération avec les Nouveaux Médias ne s’appuie pas sur le média initial de la radio, c’est incompréhensible. Les Nouveaux Médias de Radio France ne travaillent pas pour
Twitter ou Facebook ! Les interpellations sur ces médias sociaux doivent compléter l’offre radio. Ici, il n’y a pas d’offre radio. La recherche de followers/fans est tellement tendance qu’elle
dévalorise l'opération même de recueil de témoignages.
E. N. : La Campagne à vélo me laisse
avec un malaise. On imagine aisément qu’une opération comme celle-là coûte cher. Entre parenthèses, elle coûte cher aux contribuables français, on pourrait donc dire qu’elle coûte cher
précisément à ceux qu’elle prétend rencontrer. Quand je regarde les personnages des épisodes vidéo, je me dis : tiens, ceux-là ont payé deux fois, une première fois avec leurs impôts, une seconde
fois en offrant aux reporters le gîte, le couvert et aussi leur image, leur parole, un bout de leur vie, de leur intimité. Quand on donne beaucoup, on aime recevoir aussi. Et cette Campagne à
vélo, qu’a-t-elle à offrir en échange à ces personnes et à nous tous ?
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