Il n'y a pratiquement pas un jour sur le web sans qu'on découvre un nouveau projet de “sound map”, c'est-à-dire de carte ou de cartographie sonore. Associant l'outil Google Maps
à une démarche d'écoute et d'enregistrement de l'environnement, ils fleurissent de partout. De villes :
Barcelone,
New York,
Montréal,
Londres (peut-être le projet le plus complet),
Cologne,
La Nouvelle-Orléans,
Mississauga (Ontario),
Pamiers (Ariège) ; de régions : la
Galice, le
Pays Basque, le
Taurion (rivière du Limousin), une
partie de l'Afrique à
vélo ; et pour finir, le
monde entier. L'approche est parfois artistique ou anthropologique,
souvent socio-culturelle. (Ailleurs, des gens “
huent” dans leur iPhone...) En tant qu'amoureux du son et promoteurs de l'écoute, nous ne pouvions
ignorer ce phénomène.
Et puis, nous tombons sur
Aporee Maps, plus mystérieux, et sa déclinaison streamée,
Radio Aporee. Ce n'est pas une radio. Ou bien c'en est une ? C'est là toute la question de notre discussion avec
Udo Noll, concepteur de cette mappe monde en
ligne, émettrice de séquences sonores localisées. Intrigués par le nom de son projet, nous creusons la question de la relation de la radio à son lieu d'émission.
[Lire l'intégralité de l'article en pdf]
Quelle est le sens d' “Aporee” ?
Aporée est un mot qui apparaît dans plusieurs livres de Hans Erich Nossack, un
écrivain d'avant-garde allemand des années 50, aujourd'hui quasiment oublié. Ces livres ont été très importants pour moi lorsque je les ai découverts il y a une quinzaine d'années.
Aporée est un concept d'“espaces”, au sens large. Cela peut être un bar, une île, un terrain vague... qui sont tous dans l'ouvrage des lieux d'exil. Sauf que les personnages n'y
vont pas intentionnellement, cela leur arrive soudainement, sans possibilité de retour.
Je cherchais un nom pour mon projet qui ait à voir avec des réalités spatiales ambiguës et je me suis souvenu de ce concept.
... et pourquoi “Radio” ? La radio nous arrive toujours d'un lieu et, d'une manière ou d'une autre, elle parle toujours de son lieu d'origine.
Quand j'étais enfant, j'avais un vieux poste à lampes. Il possédait le fameux oeil
magique et le panneau lumineux des longueurs d'ondes avec tous ces noms de lieux inconnus. Quand je tournais le bouton, des sons et des voix incompréhensibles surgissaient et c'était alors
un espace qui s'ouvrait.
Plus tard, j'ai étudié la transmission des ondes courtes, j'ai appris que le son qu'on entend est toujours modulé par l'activité solaire en interaction avec
l'ionosphère qui entoure la Terre. Par conséquent, la géographie a pour moi toujours été liée à l'écoute de la radio. Le cadran de mon vieux poste a été ma première carte
sonore, en quelque sorte !
Plus tard, j'ai entendu parler de la notion antique de l'Éther, des relations entre la science,
la philosophie et la religion autour de ça. Et bien sûr du rôle important de l'Éther dans l'explication des transmissions électromagnétiques, jusqu'à Einstein, et encore aujourd'hui dans les
théories sur l'énergie et la matière noire.
En y réfléchissant, je ne peux pas nier que ça doit avoir également pour moi un aspect romantique, au sens que l'environnement concret, la réalité, possède des significations ou
des beautés cachées qui parfois se révèlent. Il y a quelques années, j'ai construit un émetteur FM portatif, réglé sur la station la plus écoutée de la ville. La nuit, j'arpentais les rues à pied,
tel un pirate solitaire. J'avais probablement cent à mille auditeurs, qui devaient connaître une drôle d'expérience lorsque mes sons apparaissaient et disparaissaient de leur radio.
Vous vous souvenez de l'époque d'avant le téléphone cellulaire, lorsque on pouvait tomber accidentellement sur des conversations téléphoniques d'inconnus ? Je vous parle de cette
sensation d'être jeté au milieu d'une conversation secrète, d'entrer par une porte cachée dans le réseau, avec cette sonorité particulière du téléphone, empreinte de distance et en même temps très
intime, comme une bouche collée à l'oreille : “Est-ce à moi qu'on parle ? Où suis-je ? Pourquoi cela me touche-t-il d'une manière si intense ?” Mes auditeurs ne me connaissaient pas, je ne les
connaissais pas, mais nous étions connectés par le son pendant un moment.
Vous parlez de téléphone... Cela me fait penser par ailleurs que la radio traditionnelle, c'est très souvent du téléphone ! Plus sérieusement, un signal
téléphonique entendu par plusieurs personnes, n'est-ce pas de la radio en fin de compte ?
Le téléphone est une chose étrange. Personnellement, je n'apprécie pas tellement téléphoner ou être appelé, mais j'aime le topos
du téléphone : ce réseau technique
entremêlé à notre monde physique, avec cette sonorité si typique, sans basses ni hautes fréquences, qui fait partie de notre mémoire collective. Pour les générations futures, ce son aura peut-être
le rôle que les films en noir et blanc ont eu pour nous. Et puis les cabines au coin des rues, interfaces physiques avec le réseau, sont d'un côté totalement banales, et de l'autre ce sont des
scènes de théâtre pour drames en tout genre.
Tout cela me parle de dissolution, et en même temps de la nécessité de ne pas se perdre, de sauvegarder la contiguïté : c'est très contradictoire mais c'est tout à fait dans le
sens de l'Éther, un médium inventé pour créer le continuum et contrecarrer ainsi la peur du néant. Les réseaux téléphoniques sont pour moi une architecture mentale, ma deuxième carte
sonore.
Comment arrive-t-on à Radio Aporee et en quoi pourrait-on qualifier ce projet de radiophonique ?
J'ai découvert l'internet à l'université au début des années 90, sur un terminal texte noir et blanc (sur lequel je vous écris en ce moment même !) Et j'ai
eu cette même sensation soudaine d'espace
ou de quelque chose que je connaissais et qui faisait sens absolument : j'appelle ça “la résonance”
. Des projets d'art en réseau ont
suivi, des expérimentations de streaming radio, des recherches sur la cartographie, la transmission des connaissances, sur des concepts liés à ces nouveaux espaces, en parallèle avec la lecture de
Robert Musil, Thomas Pynchon, etc. comme ça se faisait beaucoup à ce moment-là. Il y a deux-trois ans, j'ai commencé le projet Aporee Maps
, d'une manière très basique : une connexion entre
téléphone et internet, en relation avec des coordonnées géographiques (qui aujourd'hui se visualisent grâce à Google Maps). J'ai bidouillé ça sans intelligence artificielle, c'était juste des
appels téléphoniques pour raccorder les sons aux lieux, avec l'envie de faire écouter le son du coin de la rue. Un espace d'écoute construit à plusieurs. D'un côté, ça ressemble à une archive, de
l'autre, ça prend la forme d'une couche parallèle à l'environnement réel.
Depuis, j'expérimente des connexions entre le “réel” et le “virtuel” avec les GPS portables. Un flâneur dans la rue pourrait inscrire son déplacement et interagir en direct avec
la carte virtuelle, qui deviendrait alors un instrument. On pourrait en jouer simplement en changeant de direction. Cela n'en est qu'au début... Alors, est-ce radiophonique ? Dans un sens, les
différents flux que je viens d'évoquer convergent tous vers ce projet récent de cartographie sonore, avec des moyens techniques relativement simples.
Les enregistrements sonores de l'environnement créent une représentation complexe des lieux. D'autant plus lorsqu'ils se trouvent associés à l'imaginaire des Google Maps qui
simulent la possibilité d'une exactitude, d'une précision, alors que tout est flou 50 mètres avant le sommet des maisons.
Parfois les aficionados du son se plaignent de la dominance du sens visuel. Au contraire, c'est peut-être un avantage... L'oreille a toujours été réduite à être le support de la
vue. Elle est utile pour l'orientation in situ, mais est tout de même moins efficace pour l'expérience du monde et la mémorisation. Cette spécificité de l'ouïe est peut-être responsable de la
sensation de présence immédiate lors de l'écoute. Si je compare l'image d'une caméra de surveillance à du son
diffusé en direct, l'image est plus distante, plus abstraite. J'ai l'impression que ceci peut expliquer l'attrait des gens pour les cartes sonores : cette sorte de raccourci, entre la vision
globale (Google Maps) et l'expérience d'une présence immédiate dans laquelle ils sont jetés à l'écoute, n'est-ce pas tout à fait radiophonique ?
Vous parliez d'interaction en direct. Le temps réel n'est-il pas un concept inventé par la radio, justement ?
Je pense que le temps réel est un mythe. C'est un mythe établi par une terminologie technique que nous essayons de réaliser en perfectionnant les machines, dans
une sorte de névrose de la précision. Je ne crois pas que la radio soit en temps réel au sens qu'une chose arriverait ici et ailleurs au même moment. En revanche, je pense qu'elle a besoin
d'un espace-temps commun, qui ne peut pas se mesurer en mètres et en secondes, mais qui se définit en termes d'intérêt et de curiosité. C'est peut-être pourquoi le podcasting selon moi n'est pas
radiophonique. Il lui manque cet espace-temps partagé.
~
Seconde partie de l'entretien
à venir très bientôt sur Syntoneici. Nous aborderons les questions éthiques liées à la cartographie, les projets de Radio Aporee avec la “vraie radio” et le devenir de la
radio média de masse.
Lundi 3 août 2009
1
03
/08
/Août
/2009 13:56
-
Publié dans : Entretiens
-
2
Et Sottens ! qui n'existe plus je suppose
même sur ondes courtes on n'entend presque plus rien. vers 2000 on entendait encore pas mal de postes, je suis même tombé sur la radio iranienne.
blog(fermaton.over-blog.com),No-30. - THÉORÈME QUINTESSENCE. - le lien temps réel-temps imaginaire.