La rentrée qui s’annonce sur France Culture est pour l'instant celle de tous les dangers pour la création radio. Avec les Passagers de la nuit de Thomas Baumgartner radiés de la grille1, c’est aussi l’Atelier de Création Radiophonique qui est spectaculairement remis en cause. À compter de septembre, l’ACR est donc supprimé… aux trois quarts puisqu’il n’aura plus qu’une périodicité mensuelle et non plus hebdomadaire. Pas de disparition totale, donc, comme le laissaient entendre les rumeurs ou la notule actuellement en ligne sur Wikipédia. En poste depuis dix ans, les deux producteurs de l’ACR sont remerciés sans que pour le moment un remplaçant n’ait été désigné. Frank Smith devrait se voir confier une émission (littéraire) dans la nouvelle grille, au contraire de Philippe Langlois qui quitte la chaîne. Décision assez abrupte et inattendue pour l’émission-icône qui venait de fêter en 2009-2010 ses 40 ans d’existence2 ~ la doyenne de Radio France après Le Masque et la Plume sur Inter. Elle intervient dans un contexte de crise larvée au sein d'une station où le directeur Olivier Poivre d’Arvor, en poste depuis moins d’un an, semble vouloir imprimer sa marque plus rapidement et fortement que prévu. La grille 2011-2012 sera donc très remaniée, ce qui a contraint certains producteurs au départ, alors que beaucoup ont craint pour leur place. “Fatalisme assez morose”, “souffrance et inquiétude” sont les sentiments les plus répandus dans les couloirs de la Maison Ronde, si l’on en croit nos sources. Mais comme c’est souvent le cas sur Culture, la grogne a du mal à dépasser le capiton des studios malgré les communiqués de presse des syndicats ~ la CGT a par exemple demandé le respect “des salariés dans leurs droits et leur dignité” ainsi que celui “des antennes et du service public”, dénonçant avec l’intersyndicale un “management brutal” qui aurait tendance à se banaliser à Radio France3. Pour en savoir plus sur la vision d’OPA sur ce que doit être une radio culturelle de service public, il faudra donc attendre la programmation définitive, la conférence de rentrée et les déclarations publiques.
Si l’affaiblissement de l’ACR n’augure rien de bon pour son avenir ~ il sera d’autant plus facile de le supprimer lors des prochaines saisons qu’il n’est plus diffusé qu’une seule fois par mois ~ il ne constitue pas forcément une attaque directe contre la création radiophonique. Il est plutôt une des premières conséquences d’une certaine culture… de l’audience qui s’est installée à Culture ces derniers mois. Les résultats médiamétriques sont observés et diffusés en interne avec une régularité inédite, dit-on, et serviraient de plus en plus de baromètres d’appréciation. On reproche à l’ACR son écoute trop faible (dix mille auditeurs) et un nombre de podcasts moyennement élevé. Pour le nouveau directeur, une des raisons de cette confidentialité relative tiendrait à sa place dans la grille : diffusé le dimanche soir à 23h, l’ACR, pas assez visible, souffrirait d'isolement. La décision de le reprogrammer au même horaire en semaine et seulement une seule fois par mois peut paraître du coup assez curieuse… Le coût de fabrication de l’émission aurait également joué un rôle ~ idem pour les Passagers de la nuit ~ au moment où la chaîne annonce des recrues de renom (Frédéric Taddéi) et se lance dans une ambitieuse série de portraits de “villes-mondes” diffusée pendant deux heures… le dimanche.
“Il est impossible que l’Atelier disparaisse, même sur un long terme”, assure Irène Omélianenko, récemment nommée conseillère en charge du documentaire et de la création radiophonique. “L’ACR est un territoire prestigieux, vital pour France Culture. Je me sens personnellement responsable de l’héritage de René Farabet. Il va juste changer de couleur, proposer d’autres brassages. Cette saison constituera comme une pause réflexive“, conclue l’ex-productrice de Sur les Docks, dont on ne peut douter de l’attachement à la création radio.4 L’ACR va donc épisodiquement intégrer la case laissée vacante par les Passagers de la nuit (du lundi au vendredi 23h). Ce créneau est entièrement repensé et annoncé comme spécialement dédié à la créativité, sous le générique ~ assez ironique ~ des “Ateliers de la création”. S’y succéderont donc au fil des jours deux heures de documentaire, de la fiction contemporaine, l’ACR, les entretiens de Thomas Baumgartner et un magazine hybride aussi profus que les Passagers.5 Présenté comme un espace de liberté au contenu gardé secret, ce dernier sera ouvert à tous les genres et mêlera en direct les formes élaborées, les performances, etc. Il devrait s’afficher franchement dans les marges des productions radiophoniques classiques, là où désormais (se) repose l’ACR...
1 Lire sur Syntone Les Passagers restent sur le quai.
2 Lire sur Syntone 40 ans d'Atelier de Création Radiophonique.
3 Cf. sur le site de la CGT-Radio-France les tracts syndicaux Grilles d’été et de rentrée, les chaînes font leur marché, les salarié-e-s en font les frais et Arrêtons les coteries
4 Lire aussi sur Syntone Irène Omélianenko, son terrain pour un univers.
5 Lire aussi le communiqué du 16 juillet de la direction de France Culture La création radiophonique sur France Culture à la rentrée 2011.
Sarah Washington ~ Katrin Essenson performing at the Radiaator festival in Tallinn, March 2011.
Toutes les Images radiophoniques.
C'est la dernière semaine des Passagers de la Nuit ! Ouvrez vos podcasts, vous y découvrirez des boni (15 minutes supplémentaires hier soir). En attendant de retrouver Thomas Baumgartner à la rentrée ~ il devrait y animer une case hebdomadaire, selon un communiqué de la direction de France Culture récemment posté sur le forum... d'Arte Radio (cherchez l'erreur) ~ vous pourrez encore l'entendre chaque jour cet été. Si vous aviez été auditeur de la première saison des Passagers, vous vous souvenez sans doute des Mythologies de poche de la radio (*). À cause du changement de format à la rentrée précédente (perte de 20 minutes d'émission), Thomas Baumgartner avait remis à plus tard la poursuite de ses entretiens avec des personnalités de la radio. Et c'est donc à partir du 25 juillet et ce durant 5 semaines que l'on pourra, de 6h à 7h ou de 20h à 21h, passer un moment avec Jacques Chancel, Colette Fellous, Kaye Mortley, Louis Dandrel, Alain Trutat, Armand Robin et encore Pierre Bellemare et même... un auditeur.
(*) Archives audio des Mythologies 2009-2010 :
1/4 :Robert Arnaut et "Balcon sur le rêve", Claude
Dominique, Pour en finir avec le jugement de dieu, Gérard Sire, "L'homme au magnétophone" & Andrew Orr, Albert Laracine et Jacques Chardonnier, Pierre Billard & Les Maîtres du mystère,
Jean-Marc Fombonne & deux ACR, Emmanuel Laurentin : la radio, le vrai et le faux
2/4 :Mehdi El-Hadj (précédé par un hommage à Kriss),
Kriss, pas là pas loin, José Artur, Pierre-Arnaud de Chassy Poulay (1ère partie), Pierre-Arnaud de Chassy Poulay (2ème partie), José Artur, avant le Pop et jusqu'au Pop, Pierre Wiehn, Jean
Tardieu... Revenons chercher Monsieur Jean, Le Tribunal des flagrants délires
3/4 :Claude Ollier, Jean Chouquet, Philippe Garbit,
Campus sur Europe 1, Jean-Noël Jeanneney, Paul Gilson, Patrice Blanc-Francard, Hommage à Jean Couturier, François Jouffa
4/4 : Daniel Deshays, François Billetdoux et la radio
(1) : le poète et la machine, Billetdoux et la radio (2), l'homme de la prospective, Pierre Schaeffer, Walter Benjamin, Miriam Cendrars, Bertrand Jérôme, Jean-Pierre Farkas, Jean Garretto et
Pierre Codou, Véronique Jolivet & Cécile Rogue
Jean-Philippe Velu ~ Pont d'Oléron. Toutes les Images radiophoniques.
Le ZKM de Karlsruhe, en partenariat avec la radio de Francfort hr2-kultur, propose un concours intitulé Ferrari (r)écouté. Avis aux créatrices et créateurs. Vous êtes invité.es à repartir du matériau brut de Jetzt, une pièce radiophonique que Luc Ferrari composa en 1984, afin de produire une œuvre nouvelle. L'échéance est portée au 1er septembre pour une pièce de 5 à 10 minutes diffusable en multicanal mais fournie en stéréo. Deux petits bémols : la relativement médiocre qualité du matériau mis à disposition (mp3 192kbps) et le soupçon, à l'écoute de la voix de Luc Ferrari, que les bandes n'ont pas été numérisées à la bonne vitesse. Malgré cela, ce concours est un défi original et passionnant.
Sur le même sujet lire :
• Dans les oreilles de Luc Ferrari
• Hörspiel ou face… à l'art radiophonique de Luc
Ferrari
Christine Van Acker par Michel Hanique ~ Christine Van Acker et le perroquet vigilant.
Christine Van Acker par Thierry Van Roy ~ Le son bleu.
Ça se passe dans un lieu au nom impossible à prononcer. Ou plutôt : que l'on croit impossible à prononcer, et on rit de cette impossibilité. Très vite, on l'entend, on l'apprend et il chante : Kirkjubæjarklaustur. “Kirkju – bæjar – klaustur”. On se le répète, on s'en obsède et on s'en fait une ritournelle : Kirkjubæjarklaustur, Kirkjubæjarklaustur. Le nom du lieu, une bourgade islandaise, c'est aussi celui que Vincent Tholomé a donné à un livre, paru aux éditions le Clou dans le fer, et à la pièce radiophonique que Sebastian Dicenaire et Maja Jantar en ont tiré avec lui. La pièce toute entière tient dans ce nom : ce qu'on croit impossible chante en nous. Kirkjubæjarklaustur, le livre, est une “sag ga”, dit son sous-titre : une légende disloquée, un long mythe qui soudain bafouille, bégaye, trébuche et swingue. Ça se passe à une époque vieille, vieille, et peut-être même dans le futur ou tout de suite. Dans Kirkjubæjarklaustur, la pièce, il y a des voitures et des motos, des personnages et des atmosphères, des oiseaux et des narrateurs, une radio et des fantômes, et tout ça est fait à la voix : ça chuchote, ça chantonne, ça siffle, ça gronde, ça raconte, ça bruite, ça discute, ça imite, ça ricane, ça piaille, ça grogne, ça hurle, ça fait chœur, ça respire. La voix contient toutes les machines, toutes les ambiances, toutes les langues, car la radio, disait Sebastian Dicenaire à Syntone, “offre à la voix des registres qu'on a rarement l'occasion d'entendre au théâtre ou en performance”. Conte, performance, poésie sonore, Kirkjubæjarklaustur est tout cela, en même temps que hörspiel : pas une simple adaptation du livre, mais un jeu, une fiction, un relief, recréés là spécifiquement pour la radio et à travers elle.
Ça se passe donc au bout du monde, et juste avant la fin du monde. Il y a une voiture “avançant toute allure entre trou et rien”. Le bulletin météo à la radio annonce des “nappes d'apocalypse”. Dans la voiture, il y a six Sven, “on appelle Sven tous ceux qui ne sont pas d'ici”, et ils voyagent. Sven parle, parle, comme un naïf il parle et interpelle les autres Sven. Il est épuisant et grotesque, il parle du vide tout autour, il s'en étonne, il veut le visiter, alors les autres Sven le mettent dehors et Sven se retrouve tout seul, “perdu perdu”. C'est l'histoire de son “errance furieuse et ridicule”.
Kirkjubæjarklaustur parle du langage et de nous, du langage qui ne peut rien et contre lequel nous cognons de la tête. Le langage, d'abord, s'effrite : il perd sa grammaire, son lien, son liant, les narrateurs n'émettent plus que des bribes. Et pourtant, ces bribes font poésie. Et pourtant aussi, elles donnent à voir tout un paysage. Quand, plus tard, elles seront reprises et complétées dans la bouche d'un personnage, elles ne parviendront qu'à former une phrase de guide touristique : la grammaire retrouvée ne nous apprend rien, sinon l'inutilité du discours journalistique-publicitaire, sa banalisation mensongère de ce qui est beau (le paysage) ou terrifiant (la fin du monde). Le langage, ensuite, révèle l'impossibilité de toute communication ~ il ne sert ni pour dire ni pour entrer en contact avec ses pareils ou avec les autres : Sven tente de parler du vide, mais c'est lui que le langage fait tourner à vide, il tente de rencontrer les habitants de Kirkjubæjarklaustur mais il est comme absorbé par son propre langage, étouffé par lui, enfoui dans sa langue-même qui devient borborygme. Et pourtant, parce qu'il a tenté de dire et d'être avec, Sven, précisément, est humain : les autres sont normaux, monstrueusement normaux. Le langage, enfin, est une pâte informe : on s'y plonge pour ne rien dire, on le parodie et il devient bruit. Et pourtant, tous les bruits de Kirkjubæjarklaustur font langage et créent ensemble une matière pleine à craquer de sens, de rythmes et de notes.
Kirkjubæjarklaustur parle de Kirkjubæjarklaustur et déplie son histoire sur plusieurs strates qui s'entremêlent : celle des personnages, celle de la radio où passent des bulletins d'information, celle des narrateurs à l'identité fluctuante au fil des évènements, celle du chœur qui se lamente et interpelle le destin, celle de la fabrication de la pièce ~ on fait appel à toute l'oralité pour pouvoir dire. Kirkjubæjarklaustur montre les coulisses du son et l'on tombe sans cesse dans les trappes qui s'ouvrent dans l'écoute : “trous, trous dans lande – trous dans herbe tendre – dans crottes de mouton – dans ciel, dans nuage – sur asphalte”, trous dans Kirkjubæjarklaustur. On n'est jamais tout à fait là où l'on pensait être : “Et maintenant on est où ? – Maintenant ? – Oui – On est ailleurs. – Ailleurs? – Complètement ailleurs !”. Les oiseaux ne sont pas d'accord avec les personnages, “mais on s'en fout d'ta fin du monde, mec !”, les personnages s'emballent dans leur parodie du langage, la narration se perd et se retrouve sans cesse, “et nous, c'est qui nous ?”, toute cette foule déborde ses metteurs-en-voix qui s'insurgent soudain : “On comprend rien, on comprend pas, on comprend pas ce qui se passe !” Il faut revenir au livre et l'histoire peut reprendre, peut nous reprendre. Kirkjubæjarklaustur parle de la nécessité de créer, de parler, d'aller vers l'autre, pour affronter, précisément, l'impossibilité de toute création, de toute parole, de toute rencontre. On y entend la jubilation d'inventer les bruits, de s'amuser des sons, de faire œuvre collectivement, de dire l'errance, de ne pas nous prendre au sérieux, “nous”, et de créer une langue vivante à partir des lambeaux du monde. Le langage est en miettes, nous n'avons pas prise sur nos vies, mais nous pouvons chanter, trouver des manières d'être ensemble, et continuer à chercher.
Kirkjubæjarklaustur
Texte : Vincent Tholomé
Réalisation : Sebastian Dicenaire
Voix : Vincent Tholomé, Maja Jantar et Sebastian Dicenaire
Mise en ondes : Christophe Rault
Prise de son : Pierre Devalet et Irvic D’Olivier
Par ouï dire du 20 juin 2011
Noémi Thepot ~ Sans titres. Toutes les Images radiophoniques.
Tandis que les premières réactions à la suppression des Passagers de la Nuit commencent timidement à apparaître (sur ce blog ou sur notre mur facebook), Olivier Poivre d'Arvor, patron de France Culture, déclare au Médiascope à propos de la grille d'été qu'"il faut insister sur l'image d'une radio qui n'est pas austère, qui est ouverte, curieuse (...). Il faut que les jeunes prennent le pouvoir dans cette radio, il faut leur donner les manettes”. Des propos en contradiction sévère avec ce qui s'annonce pour la rentrée si Thomas Baumgartner, 33 ans, ne retrouve pas une émission à la hauteur de son talent.
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• 27 octobre-3 novembre : Se former au documentaire sonore avec K. Mortley et M. Ahoudig • Arles ~ formation [web]
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